Lyonel Trouillot, ou l'art de refuser un coupable Critique · Littérature haïtienne Lecture : 9 min ...
Lyonel Trouillot, ou l'art de refuser un coupable
Dans La Belle Amour humaine, l'écrivain haïtien construit un roman policier qui n'élucide rien — et transforme ce refus en manifeste. Relecture d'un livre qui n'a rien perdu de son tranchant.
Tout commence par un fait divers. Une nuit, dans un village côtier du Nord-Ouest haïtien, deux maisons jumelles brûlent jusqu'aux fondations. Elles appartenaient à deux amis inséparables : un colonel à la retraite, ancien chef de la police politique, et un homme d'affaires prospère dont les entreprises servaient de vitrine à la contrebande. Les deux hommes meurent dans l'incendie. Il ne reste au matin que deux petits tas de cendres, que le vent disperse vers la mer.
Détail qui donne le ton : cette nuit-là, le village a connu la plus belle soirée de sa mémoire. La mer avait été généreuse, on a chanté, les femmes se sont endormies fenêtres ouvertes en rêvant de beaux capitaines, et pas une odeur de brûlé n'est venue troubler leur sommeil. Personne n'a rien vu.
Un ministre s'indigne. On envoie de la capitale le meilleur enquêteur du pays, trente-cinq énigmes résolues à son palmarès, avec un ordre de mission tenant en trois mots : ramenez des coupables.
Il repartira sans coupable. Et avec sa lettre de démission.
C'est de cette anomalie que Lyonel Trouillot tire La Belle Amour humaine, paru chez Actes Sud en 2011. Le titre n'est pas de lui : il l'emprunte à un message de vœux publié par Jacques Stephen Alexis en janvier 1957, et le roman est dédié à la mémoire du grand aîné disparu sous Duvalier. Toute l'entreprise tient dans cet emprunt : reprendre une formule de 1957 et lui demander si elle tient encore.
Sept heures de route, une seule voix
Le dispositif est d'une simplicité désarmante. Anaïse, une jeune Occidentale, débarque à Port-au-Prince pour retrouver la trace d'un père mort quand elle avait trois ans, et comprendre ce qui s'est joué dans ce village où son grand-père a péri. Thomas, chauffeur et guide, la conduit vers Anse-à-Fôleur. Il y a sept heures de route. Il parle pendant sept heures.
Le lecteur voyage donc à l'arrière du véhicule, tutoyé sans relâche par un narrateur qui digresse, revient en arrière, se reprend, s'excuse d'avoir été grossier, repart. L'ouverture du livre est un morceau de bravoure : une litanie de plusieurs pages sur les bruits de la capitale, où s'entremêlent les crieurs de rue, les cambistes, les fous de Dieu, les combats de chiens, les veuves qui défilent au Champ-de-Mars et les postes de radio qui diffusent en boucle les malheurs et les numéros gagnants. Thomas s'interrompt lui-même : il pourrait continuer longtemps, mais son passager risque de s'ennuyer.
La deuxième partie renverse la table : c'est Anaïse qui parle, arrivée au village, et l'on découvre que la passagère silencieuse écoutait beaucoup mieux qu'on ne le croyait. La troisième bascule à la troisième personne, le temps d'une veillée funèbre — la plus belle scène du roman, et de loin.
Portrait du prédateur en deux exemplaires
Avant de désamorcer l'enquête, Trouillot prend le temps de faire le procès des victimes. Le colonel Pierre André Pierre et l'homme d'affaires Robert Montès sont construits en diptyque, chapitre contre chapitre, dans une série d'antithèses implacables. L'un agit à l'instinct, ne parle jamais, prend ce qu'il veut sans rien remettre à demain, et se débarrasse aussi vite de ses conquêtes que de ses gains ; sa devise détourne le proverbe : un « prends » vaut mieux que deux tu l'auras. L'autre calcule tout, sourit à tout le monde, collectionne les renseignements et se fabrique une lignée avec un musée familial d'objets douteux, certifiés authentiques par des amis notaires.
L'un est noir, fils de paysans, monté par la brutalité — il occupait son enfance à rendre fous les ânes du village en leur glissant des mégots dans l'oreille, et son adolescence à casser la figure aux mulâtres, par principe. L'autre est mulâtre, d'une famille qui sauve les apparences en repeignant la devanture d'une maison décrépite, et dont la mère ne laissait pas s'achever une journée sans avoir dit au moins une fois « nous autres, les mulâtres ».
Autrement dit : les deux camps qui, dans l'historiographie haïtienne, se sont affrontés pendant deux siècles — noiristes contre mulâtristes, aristocratie terrienne contre bourgeoisie de comptoir. Trouillot les fait dîner à la même table tous les mercredis soir depuis leur jeunesse.
Le romancier ne se contente pas de les rapprocher : il raconte la naissance de leur amitié. Une nuit d'averse, sous le porche d'un bordel misérable de la rue Saint-Honoré, deux jeunes gens se dévisagent longuement, réveillent le gérant à coups de gifles, suspendent leurs vêtements trempés aux barreaux des chaises et attendent le jour, nus, à une table. Ils ne remettront jamais les pieds dans cet établissement. Le lendemain, ils réservent une table au Relais du Champ-de-Mars, tous les mercredis soir, pour toute la vie. La conclusion figurera dans le rapport de l'enquêteur : hors la cruauté, rien ne pouvait fonder ce lien. C'est la phrase la plus dure du livre, et sa clé politique. Les querelles de couleur, suggère Trouillot, sont un spectacle ; la prédation, elle, est transversale.
Le code de Justin
Face à ce monde, Anse-à-Fôleur. Un lieudit que le cabinet ministériel peine à situer sur la carte — la scène du briefing, entièrement dialoguée, est un petit chef-d'œuvre comique : le ministre demande trois fois où se trouve le village, confond le Nord-Est et le Nord-Ouest, coupe son subordonné qui tente de distinguer les trotskistes des léninistes, et conclut invariablement par « peu importe, résumons ».
Le village, lui, est peuplé de gens sans fortune et sans patronyme, et fonctionne selon des règles que personne n'impose. Elles sont l'œuvre de Justin, pêcheur, autodidacte, que le village surnomme Socrate : un législateur bénévole qui rédige un code de lois usuelles au service du bonheur. On y trouve l'union libre, la réciprocité, le don, un « cadeau de départ » offert aux mourants, l'obligation d'accorder à l'autre un temps d'écoute, et la proposition d'éliminer le mot « chef » sauf en amour, pour dire à quelqu'un qu'on le préfère à soi. Justin n'a aucun moyen de contraindre qui que ce soit. Personne ne l'a élu. Ses lois n'ont ni sanction ni tribunal — et le village les suit.
Pour tout lecteur formé au droit, la provocation est frontale : voici un ordre juridique sans police, sans peine et sans juge, dont l'efficacité repose entièrement sur l'adhésion. Anaïse, seule, tentera d'opposer au village la notion de prescription. Elle n'obtiendra pas de réponse.
Le chef de section local, unique représentant de la force publique, préfère perdre son poste plutôt que d'arrêter un voisin. Il y gagne d'ailleurs au change : révoqué, il dispose enfin de tout son temps pour ses concours d'énigmes avec sa compagne. Le matin, le premier levé pose une devinette ; le soir, le perdant doit raconter une histoire. Le jour où l'enquêteur le soumet à un interrogatoire serré, le vieux fonctionnaire lui reproche surtout de lui avoir volé sa journée, et lui demande à quoi renvoie l'image d'un petit cercueil caché sous la terre rouge. L'enquêteur trouve la réponse — c'est la pistache — et le chef de section en conclut que les gens de la capitale ne sont pas si bêtes.
Ce contre-modèle a évidemment ses limites, et le roman ne s'en cache pas tout à fait. Anse-à-Fôleur est un village sans conflit interne, sans jalousie, sans mesquinerie, où l'on demande d'un nouvel arrivant non pas sa couleur ni son accent, mais s'il a l'air triste ou gai. On frôle l'idylle. Trouillot assume le risque : il lui fallait un lieu depuis lequel juger le monde, quitte à ce que ce lieu soit un peu rêvé.
Le supplice de Justin, ou l'irruption du pouvoir
La violence, quand elle entre dans le village, vient toujours de l'extérieur. Deux épisodes en portent la charge.
Le premier est la partie de chasse organisée par les deux amis pour fêter l'achat des « Belles Jumelles ». Officiellement, on tire le ramier et le canard sauvage ; en réalité, on cherche une jarre que les flibustiers auraient enfouie dans la région deux siècles plus tôt. Employés de commerce et cadets de l'académie creusent et tirent au hasard. Une jeune femme du village, partie marcher dans les bois comme elle en avait l'habitude, est retrouvée morte, à moitié défigurée. Personne ne s'est excusé. Personne n'en a jamais reparlé. Elle s'appelait Anaïse — c'est le prénom que le fils de l'homme d'affaires donnera plus tard à sa fille.
Le second est le supplice de Justin. Le fils, adolescent muet, vient de charger dans une barque tout l'arsenal de jouets que son parrain le colonel lui offre depuis l'enfance — soldats de plomb, char d'assaut, fusils-mitrailleurs miniatures, et un vrai fusil de chasse reçu pour ses quinze ans — et de tout jeter à la mer. Convaincus qu'il a agi sous influence, les deux hommes coulent les pieds de Justin dans une cuvette de béton, le hissent dans une barque et le conduisent au large pour le noyer. Ils exigent aussi qu'il révèle l'emplacement de la jarre. C'est alors qu'ils aperçoivent le village entier debout sur la plage, chacun tenant une bougie, chantant des proverbes dont ils ne saisissent que des fragments : celui qui frappe un chien doit s'attendre à la justice du maître ; une source peut naître au pied de l'arbre sec. Les hommes rentrent chez eux. Les enfants viendront casser le béton au marteau ; les adultes apporteront des baumes.
La seule peine prononcée
Reste l'incendie. Qui l'a allumé ? Le roman avance plusieurs hypothèses et n'en valide aucune. L'accident. Le mégot. Un villageois agissant seul. La providence.
Mais il en glisse une autre, autrement plus troublante. Depuis vingt ans, un peintre devenu aveugle, son neveu et une jeune femme travaillent à une toile immense censée représenter le monde et la vie. On y entre par mérite. La nuit de l'incendie, ils ont décidé de la commencer — et de ne pas y faire figurer le colonel et l'homme d'affaires.
colonel
homme d'affaires
Deux emplacements laissés vides sur la toile. Le tribunal est un tableau ; la peine, un effacement.
Voilà toute la sanction. Non pas tuer les bourreaux, mais refuser de les représenter. La peine est esthétique, et le châtiment consiste à ne pas exister dans l'image que les hommes se font de leur propre monde. On peut trouver la trouvaille magnifique ; on peut aussi la trouver un peu commode, et se demander ce qu'elle vaut hors de la fiction. Le roman, très consciemment, laisse la question ouverte.
Il faut ajouter que ce tableau repose lui-même sur une escroquerie douce : c'est le neveu qui peint, et l'oncle célèbre qui signe. Les acheteurs de la capitale paient le nom ; le village encaisse la différence. Une arnaque humanitaire, dira Anaïse, qui a tout compris avant qu'on ne lui explique.
Le regard retourné
Il faut enfin dire la drôlerie féroce de ce livre. Guide de son métier, Thomas a vu défiler tous les visiteurs possibles, et il en dresse une typologie qui ne fait grâce à personne.
Il y a les peureux, badigeonnés de pommades, qui répondent « no » à toute parole venant d'un inconnu — les mendiants les repèrent de loin et se préviennent entre eux. Il y a les joviaux, qui ont payé pour être heureux, prennent les taudis pour une forme esthétique et les chefs de gang pour de bons sauvages. Il y a l'étudiante en art venue chercher des tamarins « d'ici » et une expérience sexuelle : Thomas achète les fruits au supermarché, au rayon des importations, retire les emballages, les dispose dans le panier cabossé d'une marchande de charbon — elle leur trouvera une saveur plus sauvage. Et il y a la famille occidentale au grand complet, un père exaspéré, un fils qui réclame ses droits en toutes circonstances, une mère conciliante jusqu'à l'épuisement : morceau d'anthologie, qui se termine par un « conduisez prudemment » lancé au chauffeur coupable d'avoir souri dans le rétroviseur.
Face à cette galerie, la conversion de l'enquêteur fait figure de contre-modèle. Deux jours ont suffi pour qu'il troque son costume sombre contre une chemise bleu ciel et range son arme de service sous une pile d'aquarelles. Il joue au football avec les enfants — une mi-temps dans chaque équipe, perdue comme gardien, gagnée comme avant-centre — et repart avec un coquillage en guise de prime de match. Rentré à la capitale, il range ses médailles dans un tiroir, se réconcilie avec sa maîtresse, rencontre l'amant de celle-ci, et les trois fondent une société en nom collectif. Le bar qu'ils ouvrent s'appelle L'Anse-à-Fôleur.
Reste une observation qui vaut programme : dans le partage inégal des richesses du monde, la répartition inéquitable des mots n'est pas le moindre des maux. Le père d'Anaïse, riche héritier, n'avait pas le vocabulaire pour aborder une jeune fille du village. Il savait nager, mais dans une piscine, avec un professeur particulier ; il enviait la grâce des enfants qui plongeaient de la barque et rentraient à la nage en souriant. Il a dû tout quitter pour apprendre à dire bonjour.
Une fenêtre laissée ouverte
Anaïse repartira sans avoir élucidé quoi que ce soit. Elle était venue chercher un père ; elle n'aura trouvé, écrit Trouillot, que des humains vivants. C'est peu, et c'est tout le sujet.
La veillée finale rassemble tout le livre en quelques pages. Sous une tonnelle de feuilles de bananier, on distribue l'infusion de mélisse et l'alcool de canne. À la table de dominos, le perdant doit porter un chapeau ridicule le temps d'un rire : une sorte de service social. Plus loin, sous l'arbitrage de Justin, adultes et enfants miment les morts pour les faire reconnaître — un pêcheur bâti comme une montagne se déhanche et devient, sous les yeux de tous, la jeune femme tuée à la chasse. Les enfants tournent en ronde, « trois fois passera », et l'étrangère finit prisonnière du cercle, choisissant exprès la mauvaise réponse pour tourner encore un peu.
Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?
Car la vraie question du livre, celle qui revient comme un refrain, n'a rien à voir avec l'incendie. Elle est posée à un policier, à une touriste, à un ministre, à des enfants qui jouent au ballon — et, sans détour, au lecteur.
La Belle Amour humaine est un roman court, bavard, généreux, parfois trop démonstratif. Il porte pourtant l'une des propositions les plus fermes de la littérature haïtienne contemporaine : la justice qui compte n'est pas celle qui désigne des coupables, mais celle qui décide qui mérite une place dans le tableau. Sur la dernière page, l'un demande s'il faut fermer la fenêtre. L'autre répond non — et annonce que, demain, sur la route, ce sera son tour de parler.
Lyonel Trouillot, « La Belle Amour humaine »
Actes Sud / Leméac, 2011, 176 pages.
Prix du Salon du livre de Genève 2012.
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