Le réalisme merveilleux haïtien : définition et auteurs | AprollectHaïti Critique li...
Critique littéraire · Patrimoine
Le réalisme merveilleux haïtien : définition et auteurs
Quand le quotidien haïtien devient légende : voyage au cœur d'une esthétique née à la Sorbonne
Il existe, dans la littérature mondiale, des moments fondateurs que l'on peut dater à l'année près. Pour les lettres haïtiennes, ce moment porte un nom et une adresse : septembre 1956, amphithéâtre Descartes de la Sorbonne. Cette année-là, devant une assemblée de délégués venus d'Afrique, des Amériques et des Antilles réunis pour le premier Congrès des écrivains et artistes noirs, un médecin neurologue gonaïvien de trente-quatre ans prend la parole. Il s'appelle Jacques Stephen Alexis.
Sa contribution, intitulée « Du réalisme merveilleux des Haïtiens », allait devenir, selon la formule consacrée des critiques, un texte « qui fait date ». Près de soixante-dix ans plus tard, le réalisme merveilleux haïtien demeure l'une des contributions les plus originales d'Haïti à la pensée littéraire universelle.
Une définition née d'un congrès, forgée dans un peuple
Qu'est-ce, au juste, que le réalisme merveilleux ? La notion désigne, en critique littéraire, une production artistique dans laquelle la représentation du réel est fortement teintée par le merveilleux — où le surnaturel n'est pas une rupture du quotidien, mais sa texture même. Pour Alexis, la chose ne relève d'aucune fantaisie gratuite. Le merveilleux, écrit-il, n'est jamais que « l'expression d'une réalité concrète », ou plutôt d'une « volonté de changer une certaine réalité ». Si l'art haïtien convoque les dieux du vaudou, les contes de Bouqui et Malice, les zombis et les esprits, c'est parce que ces figures disent quelque chose de très matériel — la faim de terre, la soif d'eau pour les récoltes, l'aspiration au pain et à la dignité d'un peuple paysan.
« Faire du réalisme correspond pour les artistes haïtiens à se mettre à parler la même langue que leur peuple. » — Jacques Stephen Alexis, Du réalisme merveilleux des Haïtiens, 1956
On mesure ici la portée : le réalisme merveilleux n'est pas seulement une technique narrative, c'est un acte de fidélité populaire, presque un programme politique. L'art haïtien, affirme encore Alexis, présente « le réel avec son cortège d'étrange, de fantastique, de rêve, de demi-jour, de mystère et de merveilleux ».
Carpentier, l'ombre tutélaire et la dette caribéenne
Aucun critique honnête ne saurait présenter Alexis sans évoquer celui qui l'a précédé : le romancier cubain Alejo Carpentier. Sept ans avant la Sorbonne, en 1949, Carpentier publie El reino de este mundo (Le Royaume de ce monde), un roman sur la Révolution haïtienne dont le prologue retentissant pose la notion de lo real maravilloso, le « réel merveilleux ». Anecdote savoureuse et lourde de sens : c'est précisément un voyage en Haïti, en 1943, sur les traces du marron Mackandal et du roi Henri Christophe, qui avait révélé à Carpentier ce « réel merveilleux » qu'il opposait avec fougue au surréalisme parisien, à ses yeux trop cérébral et fabriqué.
Le critique se doit toutefois de marquer la différence. Là où Carpentier élabore une catégorie largement esthétique et ontologique — l'Amérique serait « par nature » merveilleuse —, Alexis ancre sa théorie dans le matérialisme historique et la lutte sociale. Son merveilleux est combattant : « par un réalisme lié à notre sol, à la création populaire de chez nous, nous sommes en mesure de produire quelque chose de vraiment neuf ». La dette envers Carpentier est réelle, et Alexis ne la cache pas ; mais l'inflexion haïtienne est franche. Le réel merveilleux cubain célèbre l'extraordinaire ; le réalisme merveilleux haïtien veut le transformer.
Une œuvre qui incarne la théorie
Chez Alexis, la théorie ne reste jamais lettre morte : elle irrigue chaque roman. Compère Général Soleil (Gallimard, 1955), salué dès sa parution comme un chef-d'œuvre — il frôle le prix Goncourt —, retrace le massacre des coupeurs de canne haïtiens en République dominicaine en 1937. Les Arbres musiciens (1957) puis L'Espace d'un cillement (1959) déploient cette langue somptueuse qui tisse le baroque et l'imaginaire populaire. Mais c'est sans doute dans Romancero aux étoiles (1960), recueil de contes où ressurgissent Bouqui et Malice et la reine Anacaona, que le merveilleux atteint sa plénitude, porté par la voix « colérique et bienveillante » du Vieux Vent Caraïbe.
Une anecdote tragique scelle cet héritage. En 1961, Alexis rentre clandestinement en Haïti depuis Cuba pour combattre la dictature de François Duvalier. Capturé, il est assassiné — « mort sans sépulture », selon la formule devenue rituelle. Il avait trente-neuf ans. L'écrivain Dany Laferrière, lui-même, a confié son admiration pour l'incipit de Compère Général Soleil — « La nuit respirait fortement » —, avouant qu'il « donnerait cher pour l'avoir écrit ».
5 dates clés à retenir
- 1922
- Naissance de Jacques Stephen Alexis aux Gonaïves, descendant de Dessalines.
- 1949
- Alejo Carpentier formule le réel merveilleux dans Le Royaume de ce monde.
- 1955
- Parution de Compère Général Soleil, qui frôle le prix Goncourt.
- 1956
- « Du réalisme merveilleux des Haïtiens » à la Sorbonne : l'acte fondateur.
- 1961
- Alexis est assassiné par la dictature duvaliériste, à 39 ans.
Une filiation vivante : de Roumain à Frankétienne
Le réalisme merveilleux ne s'arrête pas à Alexis. En amont, il puise dans Gouverneurs de la rosée (1944) de Jacques Roumain — dont Alexis fut un fervent préfacier —, où la quête de l'eau prend une dimension quasi mythique. En aval, il innerve toute la modernité haïtienne : le spiralisme de Frankétienne, l'imaginaire foisonnant de René Depestre — compagnon de jeunesse d'Alexis au sein du journal La Ruche — dont le roman Hadriana dans tous mes rêves (prix Renaudot 1988) orchestre une zombification carnavalesque restée célèbre. La filiation court jusqu'aux voix contemporaines de Lyonel Trouillot, Yanick Lahens ou Gary Victor, qui tous, à leur manière, font dialoguer le réel et l'invisible.
Que reste-t-il du réalisme merveilleux aujourd'hui ?
La question mérite d'être posée sans complaisance. Longtemps négligée en France, l'appellation forgée par Alexis a surtout prospéré dans la critique antillaise et canadienne, souvent comme traduction française du magical realism anglophone. Certains y voient une catégorie datée ; d'autres, au contraire, un outil toujours fécond pour penser une littérature où l'Haïtien semble naturellement imprégné de réalisme merveilleux dans son quotidien même. Le centenaire de la naissance d'Alexis, célébré en 2022 sous le signe de « la Belle amour humaine », a d'ailleurs ravivé l'intérêt universitaire pour cette pensée.
Ce qui demeure certain, c'est l'enjeu fondateur. Au-delà de sa portée théorique, le réalisme merveilleux fut d'abord « l'avènement d'une identité littéraire et artistique proprement haïtienne ». Face au réalisme socialiste dogmatique de son époque comme aux modèles importés d'Europe, Alexis a offert à son peuple une esthétique faite de sa propre matière : ses croyances, ses contes, sa langue. C'est peut-être là sa plus belle victoire — avoir prouvé qu'un petit pays appauvri pouvait donner au monde non pas une imitation, mais une manière de voir. Le réalisme merveilleux haïtien n'est pas une curiosité d'archive : c'est une invitation, toujours actuelle, à regarder le réel comme un poème en train de se faire.
Références bibliographiques
- Alexis, Jacques Stephen, « Du réalisme merveilleux des Haïtiens », Présence Africaine, n° 8-9-10, juin-novembre 1956, p. 245-271.
- Alexis, Jacques Stephen, Compère Général Soleil, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1955 (rééd. coll. « L'Imaginaire », 1982).
- Alexis, Jacques Stephen, Romancero aux étoiles, Paris, Gallimard, 1960.
- Carpentier, Alejo, El reino de este mundo (Le Royaume de ce monde), prologue « De lo real maravilloso », México, 1949.
- Chanady, Amaryll, Magical Realism and the Fantastic: Resolved Versus Unresolved Antinomy, New York / Londres, Garland Publishing, 1985.
- Chemla, Yves, Littérature haïtienne 1980-2015, Port-au-Prince, Éditions C3, 2015.
- Roumain, Jacques, Gouverneurs de la rosée, Port-au-Prince, Imprimerie de l'État, 1944.
- Fondation pour la mémoire de l'esclavage, « Jacques Stéphen Alexis — Biographie » ; BnF, « Jacques Stephen Alexis — Bibliographie ».
COMMENTS